Circulez, il y a tout à voir

 

Flickr  Aurele Beeden Gala

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Dans un roman vif et acéré, Gauz nous plonge dans l’histoire et le quotidien de ces immigrés africains reconvertis en vigiles des magasins parisiens. Un récit rapide, mais efficace, qui n’épargne personne, où l’auteur raconte un Paris d’hier et d’aujourd’hui, avec ses lieux communs, ses magasins, ses pièges et ses immigrés.

L’histoire commence comme celle de beaucoup d’entre nous : dans une queue, attendre pour un emploi, remplir et montrer des papiers, trouver une place, au milieu de tous les autres. Cette place, c’est celle du vigile, « debout-payé ». Un job facile, un sésame pour beaucoup d’immigrés africains, ces funambules aux multiples styles, langues ou histoires. Comme l’écrit l’auteur Gauz, Armand Patrick Gbaka Brédé de son vrai nom, Ivoirien d’origine, « Quand on sort du chômage, on manque d’assurance ». Une ironie qui lance le ton du livre, sans condescendance. Né à Abidjan et arrivé en France à 28 ans, l’auteur a connu « les arcanes de l’administration », celle qui rend fous les Français de souche et se fout royalement de ceux d’en dessous, les sans-papiers. Gauz a écumé tous les petits boulots : scénariste, baby-sitter, jardinier, réalisateur, hotliner, vigile. Il raconte et se raconte aussi dans ce roman, qui plonge le lecteur dans la peau de ces hommes omniprésents, mais invisibles, les agents de sécurité.

De Camaïeu à Séphora, Gauz décrit ces jungles familières et climatisées, bondées de monde où règnent l’opulence et les fastes de l’hyperconsommation. Ces lieux que nous croyons connaître, voire même parfois exécrer sans les comprendre. L’auteur, à travers ses lunettes de vigile, scinde, tranche et sonde avec pertinence nos propres comportements. Et tout le monde y passe, comme au scanner : les filles, grosses ou maigres, les voleurs, les Africaines et les Chinoises, leurs fesses et leurs maris, les bébés, les prix, les vieux, les cheveux ou les handicapés. En somme, dans un décor en carton-pâte qui clignote et où « Tout est en soldes, y compris l’amour-propre », il éclaire aussi ce qui anime encore notre société, bricolée de toutes ces petites fausses notes.

« Quand on ne comprend pas l’autre, on l’invente »

Des flashs lucides, mais qui ne prétendent pas à la science encyclopédique : comme il est remarqué dans le livre « Quand on ne comprend pas l’autre, on l’invente, souvent avec des clichés ». Ces petites chroniques des grands magasins laissent aussi place à l’imagination de l’auteur, comme lorsqu’il imagine des « nommeurs », dont le métier consiste à inventer autour d’une table les noms (souvent absurdes) des vêtements des pièces de prêt-à-porter. Le lecteur est entraîné dans un équilibre précaire entre notre époque, celle d’avant, des autres et leurs propres rêves.

Le livre manque certes de profondeur, mais pas de matière. Les épisodes autobiographiques, qui mêlent histoire et politique, mériteraient un ouvrage à eux seuls. On y suit alors l’arrivée et les galères de ces étudiants congolais, sénégalais ou ivoiriens à Paris, et répartis dans des résidences par nationalité. De bronze, d’or où de plomb, ces âges de l’immigration sont aussi ceux de la société française : la décolonisation, les crises économiques, le tournant psychotique du 11-Septembre. Mais c’est bien là le charme de ce récit : celui, maladroit, d’un balancement entre deux mondes, trois générations, plusieurs quotidiens. Gauz ne résiste pas non plus à ces fulgurances rancunières – « La République se branle » – envers une France toujours plus sécuritaire, toujours plus sectaire aussi. Et c’est une juste mise en abîme qui nous y amène, celle de ces vigiles noirs, habillés en noir, qui surveillent d’un œil leurs clients tout en surveillant de l’autre le véritable Big Brother : les lois, l’administration, la régularisation. Car dans un monde où chacun veut voir et être vu, l’auteur rend aussi un hommage à la fois lucide et rare sur ces communautés silencieuses, dans l’angle mort de la vigie républicaine, mais bien trop souvent sous les feux de ce triste constat : « On ne gère que le sentiment d’insécurité ».

 Debout-Payé, de Gauz
Le Nouvel Attila, août 2014
192 pages, 17 euros

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louisette

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